Le Critérium du Dauphiné 2026 arrivait après un printemps dominé par les grimpeurs espagnols et colombiens sur les grandes courses par étapes. Les favoris du Tour de France — attendus 5 semaines plus tard — utilisaient le Dauphiné comme répétition générale, certains pour tester leur forme, d'autres pour envoyer des messages tactiques à leurs adversaires.
La Croix de Fer était l'avant-dernière ascension d'une étape-reine comprenant également le Glandon (montée commune avec la Croix de Fer jusqu'à 1 924 m) et une montée finale sur route privée. Sur le papier, une étape pour les grimpeurs purs. Sur le terrain, une étape pour ceux qui savent gérer la fatigue accumulée sur 180 kilomètres de course.
J'avais pris position sur le replat à 6 km du sommet, à l'endroit où la route marque une pause de 200 mètres avant de replonger dans une montée à 9 %. C'est un spot stratégique : les coureurs qui font l'effort d'accélérer sur ce replat (au lieu de récupérer) montrent leur état de forme réel. C'est aussi là que les groupes se reforment ou explosent définitivement.
À 45 minutes avant le passage du peloton : les groupes de spectateurs commencent à remonter depuis la route de liaison. Des gendarmes délimitent la zone de 2 mètres de chaque côté. Des drapeaux — belges, suisses, néerlandais, tricolores — transforment la route grise en couloir de couleurs.
Le passage de la caravane publicitaire : Moment absurde et profondément attachant du Tour et des grandes courses. Des semi-remorques déguisés en saucissons géants, des hôtesses qui lancent des gadgets estampillés aux mains qui se tendent. La caravane du Dauphiné est moins spectaculaire que celle du Tour, mais l'enthousiasme des spectateurs est le même.
30 minutes plus tard — l'alerte radio : "Le groupe de tête a 3 minutes d'avance sur le peloton. Cinq coureurs." Les spectateurs se rapprochent instinctivement de la route. Les drapeaux se lèvent.
Ce qui frappe toujours quand on voit des coureurs professionnels en montagne — ce n'est pas leur vitesse. C'est leur apparente lenteur. 15 à 18 km/h dans les rampes à 9-10 %, c'est un rythme qui semble accessible vu du bord de route. Mais ce qui ne se voit pas, c'est que ces cinq coureurs sont à ce rythme depuis 4h30 de course, après 3 000 mètres de dénivelé cumulé, et qu'ils vont maintenir cela pendant encore 35 à 40 minutes.
Le leader du groupe avançait assis sur sa selle, relance régulière, tête légèrement penchée, regard à 20 mètres devant lui. À ses côtés, son coéquipier servait de locomotive : regard fixe, effort visible dans les trapèzes contractés, la bouche entrouverte pour maximiser les échanges respiratoires. Derrière, trois coureurs en légère souffrance — jambes moins fluides, petits balancements latéraux trahissant une fatigue musculaire avancée.
Ils sont passés à 60 centimètres de moi. J'ai senti le sifflement de l'air, la chaleur corporelle dégagée par leurs corps, et j'ai entendu — distinctement — le craquement du pédalier du coureur de tête. Ces machines humaines ont des corps qui souffrent comme les nôtres. La différence n'est pas dans l'absence de douleur — c'est dans la capacité à continuer malgré elle.
La Croix de Fer a une particularité que les spécialistes connaissent bien : sa pente est irrégulière. Contrairement au Ventoux ou au Galibier qui montent régulièrement à 7-9 %, la Croix de Fer alterne entre sections à 4-5 % et murs à 10-12 %. Cette irrégularité impose des changements de rythme constants qui épuisent les coureurs incapables de gérer leur effort par les sensations (et non par la puissance pure).
Pour un coureur habitué à tenir 5,5 W/kg sur 30 minutes, la vraie difficulté de la Croix de Fer est de maintenir cette moyenne sans exploser dans les portions raides ni se laisser distancer dans les faux plats. Les coureurs qui ont le plus souffert ce jour-là étaient précisément ceux qui avaient forcé dans les sections à 4 % pour "récupérer du temps" — épuisant leurs réserves de glycogène musculaire exactement au moment où les vrais murs arrivaient.
Après le passage du peloton, j'ai terminé ma montée à vélo jusqu'au col (2 064 m). La route est calme, le décor sauvage, les prairies d'altitude sans la foule du Dauphiné. Quelques conseils pour ceux qui voudraient s'y essayer :
La route est en excellent état sur les trois versants. En juillet-août, attendez-vous à partager la route avec de nombreux cyclistes — c'est l'un des cols les plus fréquentés de Savoie. En septembre, la tranquillité revient avec la fermeture des refuges.