Il est 9h15 quand je quitte le parking de Bédoin. Le ciel est d'un blanc de lait, le genre de blanc qui fait mal aux yeux et qui promet tout sans promettre rien. Le thermomètre affiche déjà 27 degrés sur la place du village. Dans les rues étroites, deux cyclosportifs ajustent leurs bidons. On se salue de la tête — le rituel du col.
La forêt commence après le hameau de Saint-Estève. C'est le début du monde vertical : 8 km de hêtres et de pins, une pente régulière à 9%, le silence habité du pédalage. Je ne pense pas encore à Simpson. Je compte les bornes kilométriques, blanches, plantées dans le talus tous les kilomètres, avec l'altitude restante griffonnée dessus à la peinture bleue.
Au Chalet Reynard — à 1 415 mètres, km 15 depuis Bédoin — la forêt s'arrête net, comme sciée. Le paysage bascule dans le minéral. Ce n'est pas une transition, c'est une rupture. Devant soi : une pente de pierres claires, luisantes, quasi lunaires, sans un arbre, sans une ombre. Le mistral arrive de nulle part et de partout à la fois.
C'est ici que les récits du Ventoux deviennent sérieux. Les cyclistes qui montent depuis Malaucène ou depuis Sault débouchent au même point. On se retrouve tous sur cette même route exposée, à 6 km du sommet, sous le même ciel sans pitié.
Le vent, ce jour-là, souffle à 45 km/h. Ce n'est pas dangereux — on peut pédaler. C'est simplement épuisant d'une façon particulière : il pousse par à-coups, vous laisse respirer deux secondes, puis revient comme une gifle. Il coupe la progression en minuscules séquences : pousser, résister, tenir.
La stèle de Tom Simpson est à droite de la route, côté nord-ouest, à exactement 1,5 km du sommet. Elle est plus petite que dans les souvenirs qu'on s'en fait — à peine 80 cm de haut. Une pierre de granit gris, avec son casque de coureur en relief, son nom, et deux dates : 1937–1967. Autour, des bidons usagés, des mitaines de cycliste décolorées, des photos plastifiées froissées par des hivers de vent.
Je m'arrête. Ce n'est pas prévu, ce n'est pas obligatoire, mais on s'arrête. On pose le vélo, on boit un trait d'eau, on regarde la pierre. Les gens qui passent ralentissent, certains s'arrêtent aussi, d'autres non — ils ont leur rythme, leur propre affaire avec le sommet.
Tom Simpson était considéré comme le meilleur cycliste anglais de sa génération. Champion du monde en 1965, vainqueur de Paris-Roubaix, de Milan-Sanremo, du Tour de Lombardie. Ce 13 juillet 1967, il était épuisé. Il avait eu la diarrhée la veille. Il avait pris des amphétamines — un stimulant alors légal, ou du moins non contrôlé. Le mistral soufflait, la chaleur écrasait. Il s'est effondré une première fois, a demandé à être remis sur son vélo, a dit en anglais : "Put me back on my bloody bike." Il est tombé deux cents mètres plus loin. Il est mort dans l'hélicoptère du SAMU.
Dans ses poches, des tubes d'amphétamines, deux encore à moitié pleins. L'enquête médicale conclura à une mort par insuffisance cardiaque aggravée par la chaleur, la déshydratation et le dopage.
Entre la stèle et le sommet, il y a exactement 1 500 mètres de route. La pente est à 10,2% de moyenne. Ce sont les 1 500 mètres les plus durs du Ventoux, non pas à cause du physique — vous êtes si près du but que le mental tient — mais à cause de ce que vous portez en vous.
Je pédale en pensant à ses jambes à lui, à ses mains sur le guidon, à ses yeux déjà fixes selon les témoignages de l'époque. Je pédale en pensant que cette route n'a pas bougé, que ces cailloux blancs sont les mêmes, que le vent qui me frappe maintenant est le même vent, ou son fils, ou son arrière-petit-fils.
Il y a quelque chose de presque insupportable dans la continuité des lieux. Le Ventoux ne se souvient de rien et se souvient de tout. La route monte, le mistral pousse, le sommet apparaît et disparaît selon les virages. Je repense à la phrase de Roland Barthes, qui dans les années 1950 avait écrit sur le Tour : "Le Ventoux est un dieu du Mal auquel il faut payer un tribut de sueur."
Au sommet, le vent est à 60 km/h. L'antenne météorologique dresse ses haubans contre un ciel soudainement bleu, presque violet. La vue s'ouvre sur une centaine de kilomètres dans toutes les directions — les Alpes à l'est, les Cévennes à l'ouest, le Rhône en bas comme un fil d'argent.
Je m'assieds sur un muret, derrière l'abri. Je mange une barre de céréales. Deux Néerlandais discutent en riant de leur temps de montée. Un groupe de Belges prend des photos devant la borne du sommet — la fameuse borne blanche-rouge "MONT VENTOUX 1909 m" que tout le monde photographie depuis soixante ans.
Je pense à la mère de Tom Simpson, qui vivait dans le County Durham, en Angleterre, et qui apprit la mort de son fils par la radio. Je pense à sa femme, Helen, et à ses deux filles, Joanne et Celine, qui avaient 3 et 6 ans. Je pense au directeur sportif de son équipe, qui avait roulé à côté de lui pendant les derniers mètres et n'avait pas vu venir l'effondrement — ou n'avait pas voulu voir.
Et je pense à tous ceux qui montent ici chaque année, des milliers, des dizaines de milliers, qui passent devant la stèle, qui s'arrêtent ou non, qui pensent à lui ou non, et qui continuent à pédaler dans le même vent.
Le Ventoux n'est pas un col comme les autres. Ce n'est pas plus difficile que l'Angliru ou plus long que le Stelvio. Mais il garde quelque chose — une réputation d'absolu, d'irréductible, qui le sépare de tous les autres sommets cyclistes. Ici, ça a failli tuer Charly Gaul. Ici, ça a brisé des dizaines de coureurs. Ici, ça a tué Tom Simpson.
La descente vers Malaucène, ce jour-là, je l'ai faite lentement. Pas à cause du vent — il était dans le dos, poussant. Lentement parce que j'avais envie de regarder encore : ces pierres, ces lacets, ce désert de cailloux blancs qui dégringole sur 900 mètres de dénivelé.
En bas, à Malaucène, il y avait une boulangerie ouverte. J'ai pris un café et une tarte à la tomate. À la table d'à côté, un cycliste en maillot britannique mangeait un sandwich. On s'est regardés, on a souri. Il m'a demandé si j'avais fait le sommet. J'ai dit oui. Il a dit : "Me too. For Tom."
Pour Tom. Comme des milliers d'autres depuis cinquante-neuf ans. Parce que le mistral, lui, n'a jamais cessé de souffler.