On avait lu partout qu'il fallait partir tôt pour éviter la chaleur. En juillet, le Ventoux depuis Bédoin sous 35 degrés en plein après-midi, c'est de la folie. On était là, les trois, devant la boulangerie encore fermée, casques sur la tête, maillots un peu trop neufs, fières et terrifiées.
Les 6 premiers kilomètres à travers les vignes et les lavandes sont magnifiques. Pente douce, route large, l'odeur de Provence au lever du soleil. Je me suis dit : "C'est ça le vélo de montagne ? C'est presque facile."
Passé Saint-Estève, ça a commencé. La forêt, la pente qui monte inexorablement. On avait prévu de s'arrêter à Chalet Reynard (1 419 m) pour souffler. Ce qu'on n'avait pas prévu, c'est que la vue depuis ce plateau, avec le sommet chauve du Ventoux droit devant, allait me couper les jambes autant que les poumons.
"Il reste combien ?" — "6 kilomètres." — silence.
6 kilomètres de lunaire, sans un arbre, avec le vent. Les 6 kilomètres les plus longs de ma vie.
J'y suis arrivée en pleurant. De fatigue, de soulagement, de fierté — les trois en même temps. L'obélisque du sommet, le panneau "Mont Ventoux 1912 m", les cyclistes qui s'embrassaient, les touristes qui nous prenaient en photo sans savoir qu'on venait d'en bas.
Il m'a fallu 3h22 depuis Bédoin. Ma collègue Aurélie a mis 3h08 — elle m'a attendue 14 minutes au sommet, une bière fraîche à la main pour moi. Ce sont ces 14 minutes que je n'oublierai jamais.
Depuis ce matin de juillet, j'ai grimpé 34 cols. J'ai acheté un gravel pour explorer des routes moins connues. J'ai rejoint un club cycliste féminin à Bordeaux. Je me lève à 5h30 le samedi sans que personne me l'impose.
Le Ventoux n'était pas qu'un col. C'était la preuve que mon corps était capable de choses que je n'avais pas imaginées. Et une fois qu'on a vu ça, on ne peut plus faire semblant que ce n'était pas là.